Entretien « Comprendre »

Entretien avec Pierre Bellanger

Skyrock est, avec près de quatre millions d'auditeurs chaque jour, la première radio de France des 13-24 ans. Cette réussite ne doit sans doute rien au hasard : pouvez-vous en rappeler brièvement l'histoire et en expliciter les principaux facteurs ?

Skyrock prend ses racines dans le mouvement des radios libres de la fin des années 70. Militant au sein de cette dynamique multiforme, je voulais créer une radio qui se définisse autant par sa liberté d'expression que par la liberté de ses choix musicaux. Au travers de métamorphoses successives que marquèrent des stations que j'ai fondées comme « Cité Future » ou « La Voix du Lézard », cette ambition initiale fonde toujours notre démarche.

Cette volonté première de liberté s'est heurtée à mille difficultés et hostilités. C'est donc contre toute attente que s'est affirmé notre succès. Cette réussite nous la devons d'abord aux talents de notre radio et au courage de ceux qui ont cru et investi en nous.

Mais coalisant contre nous tant d'oppositions provenant de rivaux comme des pouvoirs publics, nous aurions dû succomber si une lame de fond populaire ne nous avait maintenus à flot. Par centaine de mille, puis par millions, de jeunes auditeurs trouveront en Skyrock un esprit de liberté qu'ils plébisciteront. De nous ils feront une des premières radios de France.

Vous êtes, à en juger par vos interventions dans les médias, plus qu'un patron qui a réussi dans l'industrie du divertissement : vous développez une authentique réflexion sur l'identité de la jeunesse contemporaine. Considérez-vous le succès de Skyrock comme étant fondé sur vos analyses ou bien celles-ci sont-elles plutôt la résultante de votre activité économique, en raison du lien particulier avec les jeunes qu'elle vous permet de développer ?

Skyrock est une équipe. Nos réflexions proviennent de nos échanges : avec et entre Laurent Bouneau, le directeur général des programmes, Difool, le directeur d'antenne et animateur des tranches matinales et nocturnes, PO, qui dirige la production, et Fred, qui anime notamment Planète Rap et qui assure le rôle de coordinateur d'antenne, ainsi que nombre d'autres collaborateurs de la radio. Ce think tank de professionnels de la radio est unique par son niveau d'expertise et par la qualité des relations entre ses membres.

La relation avec les auditeurs, par la radio avec la libre antenne et par la plateforme interactive (Internet, téléphonie mobile), qui reçoit plus de dix mille messages par jour, est une source permanente de contact et d'échange avec la nouvelle génération.

Il n'y a pas, pour répondre à votre question, une causalité linéaire qui soit irait de la réflexion au succès ou bien de l'activité économique à sa synthèse conceptuelle. Nous sommes dans une relation symbiotique et donc participons d'une causalité circulaire qui fait de notre réflexion un processus en constante évolution et réajustement.

Ce processus de rétroaction se fonde cependant sur des fondamentaux. L'esprit de liberté qui nous anime en premier lieu, mais aussi des intuitions qui nous ont portés : le hip-hop que nous avons pensé être destiné à devenir la culture musicale de référence de la nouvelle génération et qui l'est devenu ; la montée en puissance de la nouvelle génération multiculturelle qui de discriminée allait devenir le courant central de la société, ce qui est en cours ; la nécessité de se concevoir comme une communauté électronique : les auditeurs ne sont plus une foule d'isolés anonymes que fédère l'écoute unilatérale de la radio, mais un réseau social de connectés que rassemble la radio, skyrock.com est aujourd'hui devant tf1.fr, notre pari communautaire est gagné.

Votre radio est sans doute, plus qu'un reflet, un vecteur de la culture jeune, puisqu'elle offre à la jeunesse un instrument qui lui permet de se doter d'une esthétique et d'un espace de sociabilité. Comment avez-vous fait – comment faites-vous -, sur le plan opérationnel, pour réussir, ce qui est en effet étonnant, à renouveler près de 100% de vos auditeurs tous les 10 ans ? Avez-vous le sentiment de faire la mode ou de la suivre, de créer l'identité culturelle de la nouvelle génération ou bien de la refléter ? Disposez-vous d'une recette qui vous assure que vous saurez attirer les prochaines « nouvelles générations » ?

Il faut autant l'humilité de l'écoute et de la remise en cause que le vigoureux orgueil de la conviction. C'est si facile de se tromper et nous l'avons fait si souvent ! Nous avons sans cesse la préoccupation de l'auditeur. C'est notre centre de gravité, c'est l'auditeur en tête. Je ne vois pas d'autres recettes que cette préoccupation constante des auditeurs, de l'amour et du respect du public. Il ne s'agit pas d'une fascination passive qui ferait de nous un reflet, tel un rétroviseur, mais bien au contraire un respect du public par l'anticipation permanente : c'est-à-dire être une force de proposition toujours renouvelée. Skyrock est le premier diffuseur de nouveautés francophones en France par exemple.

La relation au public est aussi essentielle. Skyrock est une radio horizontale qui parle le langage de ceux qui l'écoutent. Écoutez la radio libre de Difool, première émission radio de France sur sa tranche de 21 heures à minuit, et vous entendrez la parole exacte et sans manipulation de la nouvelle génération. Skyrock est une radio sans condescendance, sans filtres sociaux. Notre centre de gravité est la culture de rue, le quotidien, le réel.

Vous savez fort bien que, en raison de votre position professionnelle, on puisse vous soupçonner de flatter la jeunesse de manière cynique - d'adopter le point de vue des jeunes sans y croire vous-même. Comment vivez-vous votre condition d'adulte qui « vend » en quelque sorte à la jeunesse un moyen d'expression ? Vous considérez-vous comme un représentant des intérêts et des valeurs de la jeunesse parmi les adultes ou comme un médiateur susceptible, par la connaissance qui l'en a, de mieux guider les jeunes vers le monde adulte ?

Nous avons traversé de telles épreuves que si notre foi dans notre radio n'était pas inaltérable nous aurions été balayés. Adolescent, je vivais dans un monde où ma musique, mon expression était disqualifiée par avance, méprisée ou interdite. J'en ai gardé une irrépressible envie d'ouverture, d'expression. Ce goût de la liberté n'a pas d'âge.

Je ne représente personne ni aucune catégorie, je n'ai aucun mandat à ce titre et n'en souhaite pas. Ni gourou, ni porte-parole, simplement un éditeur en symbiose avec un public qui peut faire part de son expérience, mais pas au-delà.

Je n'ai aucune vocation au didactisme. Nous considérons les auditeurs adolescents comme équivalents des adultes. Il n'y a pas pour nous de citoyens de seconde zone que l'on priverait de ce fait d'un discours de responsabilité. Notre site Internet, « tasanté.com », le premier site de santé des jeunes, a pour slogan : « ta santé t'appartient ». Cela signifie que nous promouvons l'autonomie, l'information pour un choix éclairé, le libre arbitre raisonné.

A l'antenne, chaque auditeur est une personne à part entière, une personne intégrale, complète et traitée comme telle. Cette attitude de respect individuel s'étend ensuite aux valeurs collectives de respect d'autrui et d'un vivre ensemble républicain.

Comment considérez-vous la place de Skyrock dans la vie des jeunes, et plus généralement dans la vie de la Cité ? Votre radio se conçoit-elle comme une vaste cour de récréation, une occupation possible pour que « jeunesse se passe » ? Ou bien pensez-vous jouer un rôle éducatif ? Si oui, en fonction de quelle finalité et selon quelles modalités concevez-vous ce rôle ?

Skyrock est la caisse de résonance des conversations de groupes adolescents. La radio est le forum, à l'antenne et en ligne, des échanges, des questions, des expériences de la nouvelle génération. C'est un lieu hertzien et électronique de partage. C'est un espace libéré des préjugés et des tutelles du monde adulte. La radio leur appartient. C'est un univers d'expression personnelle et culturelle entre égaux.

La minoration de la nouvelle génération, la discrimination qu'elle subit trouve ici un antidote puissant ! Alors que la forteresse de la société française aux ponts-levis fermés s'isole et ignore sa propre jeunesse, Skyrock fonde un lien social qui relie chacun aux autres au travers d'une expression générationnelle reconnue et centrale.

Nous sommes certainement, et comme l'affirme des sociologues, un constructeur de socialisation et d'intégration pour la nouvelle génération.

Au croisement de la sociabilité juvénile et de la culture jeune, le sentiment d'étrangeté entre les générations se focalise sur la question du langage. Vous en savez quelque chose puisque Skyrock a été dans le passé plusieurs fois mise en demeure par le CSA pour cause de « dérive langagière ». Vous utilisez parfois l'argument relativiste suivant lequel la parole adolescente peut paraître « inculte, obscène et violente » à l'oreille d'un adulte alors qu'elle revêt un aspect de familiarité autorisée pour des jeunes qui se meuvent spontanément dans la dérision et le second degré. Ce relativisme ne méconnaît-il pas cependant la nécessité, pour que la vie en commun soit possible, des formes communes de la civilité et surtout, le risque de voir se banaliser des propos qui blessent la dignité humaine ?

Il faut distinguer deux aspects à cette question. Tout d'abord les superstitions sexophobes traditionnelles concernant le langage qui persistent sans que jamais n'ait été constatée une nuisance à la mesure de l'énergie répressive considérable consentie pour les empêcher. Celles-ci ressortent des délits consensuels, c'est-à-dire d'infractions qui ne portent atteinte ni à l'ordre public, ni aux personnes, ni aux biens.

En la matière, la discrimination antijeune est de rigueur. On tolérera les blagues homophobes, sexistes, racistes et la vulgarité des émissions de radio à destination des seniors avec autant de négligence qu'on n'acceptera pas un instant une expression jugée trop vulgaire sur une radio à destination d'un public jeune.

Ce n'est pas de relativisme dont il faut parler, ce qui sous-entendrait l'absence de valeurs universelles, mais d'un arbitraire ahurissant qui démontre non pas la volonté de faire respecter un minimum de savoir-vivre - y compris à ces grossiers jeunes -mais, au contraire un moyen supplémentaire de salir et de condamner une classe d'âge, coupable à chaque fois.

Par ailleurs, il ne faut pas confondre dignité humaine et haine du corps. La dignité ne consiste pas à considérer comme indigne une partie de soi. Proscrire un discours trivial sur les organes de reproduction et d'excrétion et sur leur physiologie est attentatoire à l'image de soi. Une parole sur la sexualité sans honte et sans inhibition par des garçons comme par des filles est une nécessité. L'expression sans tabous et sans complexes des filles sur leur sexualité et sur leur satisfaction érotique est d'ailleurs, on le constate, un contre-feu puissant au sexisme qui tente de les réduire en objets passifs du plaisir masculin.

Le second aspect est celui de l'évolution de la langue et de qui a le droit de s'exprimer dans les médias et avec quel code. Skyrock ne choisit pas ses auditeurs qui passent à l'antenne en fonction de la manière dont ils parlent, mais en fonction de ce qu'ils ont à dire. Lorsqu'on traduit la Bible en langue vulgaire ou bien lorsqu'on permet une expression médiatique qui ne correspond pas aux codes de langage du monde adulte, l'on heurte une élite qui s'était approprié un bien collectif. Désolé, la parole appartient à tous.

Il faut aussi comprendre la grossièreté comme un second degré à plusieurs sens. La vulgarité exprime une distanciation qui est une forme de pudeur, elle exprime aussi une complicité qui rassure et son minimalisme outrancier provoque un rire qui cache souvent la solitude et l'émotion. On peut être aussi grossier que la grossièreté en en ignorant certains de ses ressorts cachés.

Il faut enfin écouter Skyrock. Le respect de l'auditeur fonde l'expression de Difool au micro. La civilité dont on parle, c'est le reconnaître et ses auditeurs avec lui. La civilité, c'est de ne pas priver la moitié de la France d'écouter Skyrock sous prétexte qu'elle dérange une administration de tutelle.

Après sept ans de libre antenne, soit près de 8 000 heures de direct avec les auditeurs abordant tous les sujets : maltraitance, drogues, viols, racket, violences scolaires et urbaines, drames familiaux, fugues, Intifada, 11 septembre 2001, racisme, sida, antisémitisme, sexisme, misère sexuelle, homophobie, sentiment antiflic, anti-français, Le Pen au second tour, guerre en Irak, affaire du voile, etc. Quoi ? Quelques mises en demeure pour une expression estimée malvenue ici ou là. L'exceptionnel effort et travail de notre radio est finalement ainsi jugé : l'administration n'en retiendra qu'une petite flopée de « prouts » subversifs : c'est dérisoire et pathétique.

Comment faites-vous, en pratique, pour maîtriser la libre expression des jeunes dont vous faites la promotion ? Définissez-vous par exemple des critères explicites vous permettant d'établir des seuils de tolérance, des limites entre le permis et l'interdit ?

« Total respect, zéro limite », telle se définit l'émission de Difool. Cela signifie que la rudesse pour certains de la forme s'accompagne d'une modération sur le fond. La liberté de ton marque un territoire dont s'excluent les adultes amnésiques à leurs propres excès symboliques adolescents, restent entre eux les auditeurs et leurs échanges, et les propos de Difool expriment les valeurs positives de l'attention et du respect d'autrui.

Outre le respect de la réglementation, Skyrock se refuse à l'incitation à la haine ou à la violence contre quiconque dans son expression à l'antenne ou dans les paroles des morceaux diffusés. Nous détestons et rejetons la discrimination sous toutes ses formes. Nous ne faisons pas de mal aux auditeurs.

Pensez-vous que le monde des jeunes et le monde des adultes s'éloignent l'un de l'autre, que l'incompréhension mutuelle - voire l'hostilité - s'accroît entre jeunes et adultes ?

Il y a, bien entendu, des invariants qui reposent sur la différence d'expérience de chaque tranche d'âge. Les générations sont marquées chacune par les événements qui leur sont contemporains et dont elles font l'axe de référence de leur jugement. Cela crée des frictions, car ce que le jeune verra comme une inadaptation aux réalités du moment, son parent y verra une fidélité à une prise de conscience passée et jugée désormais comme intangible. C'est la banalité d'un décalage qui se résout et s'enrichit, si on le veut bien, dans le dialogue et l'estime réciproque.

La spécificité d'aujourd'hui est la caractéristique première de la nouvelle génération : sa diversité. La jeune génération des années 60 était celle du baby-boom, sa caractéristique première était sa quantité, elle allait, par sa masse et sa vitalité, déborder et transformer les sociétés occidentales. La génération d'aujourd'hui est celle du métissage. Les mouvements migratoires des décennies passées et ceux en cours fond que la clef de compréhension de la nouvelle génération passe par la reconnaissance de sa diversité.

S'il l'on assortissait la fameuse pyramide des âges d'un coefficient de diversité ethnique, l'on s'apercevrait que plus l'on monte en âge, plus la société est mono culturelle et mono ethnique, à l'inverse les plus jeunes sont au cœur de cette mutation démographique. La comparaison visuelle entre une réunion du Conseil Constitutionnel et une classe de maternelle montre bien cette rupture.

Ainsi donc, les sociétés occidentales seront autant bouleversées par la diversité générationnelle qu'elles l'ont été jadis par la quantité générationnelle. Cela signifie malheureusement et comme toujours un affrontement entre la France qui arrive et celle qui s'en va.

Quelle devrait être, d'après vous, l'attitude des adultes face à cette jeunesse qui les surprend et les inquiète ? Faut-il comprendre les jeunes sans les juger, laisser faire sans intervenir, les imiter plutôt que de se poser en modèle ? Ou bien faut-il que les adultes redéfinissent la manière de les encadrer et de les guider vers l'âge adulte ?

La jeunesse n'est pas la seconde classe de la société. Alors que les jeunes manifestent une précocité croissante, ils sont victimes d'une tentative d'infantilisation tardive de la part de factions bien-pensantes aux manettes.

Avec l'âge, on compresse le passé. On fusionne en une même période l'enfance et l'adolescence en attribuant à l'adolescence les fragilités de l'enfance. Cette compression chronologique l'adolescent l'opère à son tour envers les générations qui le précèdent considérant comme « vieille » toute personne âgée de plus de vingt ans.

Cette dérive de perception est accentuée par la maturité nouvelle des plus jeunes et leur maîtrise d'un monde de communication et de connexion que les adultes décodent et décryptent avec peine.

La tendance est donc de prendre les jeunes pour des ados-bulle, c'est-à-dire de les considérer comme des presque encore enfants déficients et vulnérables devant grandir dans un espace clos résolument fermé à la laideur du monde.

Toute l'énergie est alors concentrée dans l'édification d'un mur de protection et au colmatage des fuites que sont la radio, l'Internet, le câble, le satellite, le téléphone mobile, les copains, bref tout...

Je pense que cette énergie est mal employée : au lieu de prendre comme référence la fortification, concentrons-nous sur l'éducation, la faculté de jugement et l'esprit critique des adolescents. Ce sont les meilleures armes : intellectuelles, affectives et morales. L'élevage en serre est une dangereuse illusion.

Le support sociologique du succès d'une radio comme la vôtre réside dans la tendance à l'individualisation précoce au sein des familles : les enfants disposent, de plus en plus en tôt, du pouvoir de développer des pratiques culturelles qui leur sont propres (en clair, ils peuvent, seuls dans leur chambre, regarder la télévision, écouter la radio, écouter et faire de la musique, etc.). Est-ce une bonne ou une mauvaise chose selon vous ? Autrement dit : laisseriez-vous sans crainte vos enfants écouter Skyrock tous les soirs seuls dans leur chambre ? Si oui, à partir de quel âge ?

Je fais et ferai mon possible en tant que père pour que mes enfants partagent avec nous ce qui les touche, les frappe et les choque et auquel, que je le veuille ou non, ils auront librement accès. Je crois qu'en en parlant, en contextualisant on aide à l'équilibre de ses enfants. Ce qui est offensif dans l'ignorance et la solitude devient banal dans la complicité et la compréhension.

Vers quel âge les auditeurs de Skyrock décrochent-ils en moyenne ? Avez-vous une idée des raisons qui motivent ce décrochage ? Celui-ci correspond-il à un passage à l'âge adulte qui se caractériserait par l'abandon de certaines pratiques culturelles, d'un certain langage, d'un type de sociabilité ?

Nous assistons à l'arrivée à l'âge adulte de la première génération qui a formé son oreille avec le rap. Il est difficile d'imaginer qu'elle reviendra à la variété mélodique traditionnelle. Nous voyons aujourd'hui donc rester avec nous des auditeurs plus âgés notamment sur les tranches de journée. Les émissions de libre antenne en revanche participent très spécifiquement des questionnements adolescents et l'entrée dans une vie affective stabilisée et mature éloigne de ces préoccupations initiales.

Considérez-vous l'entrée dans l'âge adulte comme un déclin ? Pensez-vous à l'inverse que notre destin à tous est de surmonter l'immaturité de la jeunesse ?

La biologie et la médecine nous préviennent d'un déclin des facultés physiologiques. Pour le reste, la vie est un chemin que chacun parcourt à sa manière, il peut être une voie d'amélioration. « L'immaturité de la jeunesse » est une expression que je mets entre guillemets tant elle me choque. C'est une forme de bizutage social : j'applique à la génération qui me suit, les préjugés que j'ai eu à subir. N'acceptez pas cela, révoltez-vous contre ce traumatisme caché. Vous n'étiez pas un jeune immature. Les adultes d'alors avaient tord, vous aviez raison.

Skyrock s'est positionnée comme la radio de la culture jeune par un slogan : la musique diffusée (le rock, puis le rap) est « la musique que n'aiment pas les parents ». Quel est votre rapport personnel à l'esthétique de la nouvelle génération ? Pensez-vous que l'expression de la créativité des jeunes est ce qui a nécessairement la plus grande valeur esthétique ?

Les formes culturelles modernes ont le privilège d'être en phase absolue avec le moment présent. La nouvelle génération, qu'elle les suscite ou les apprécie, est avec elles en relation directe, et cela, avec la jubilation que provoque le synchronisme d'expérience entre l'auteur et son public. C'est un état de grâce.

Cet effet d'instantanéité n'a rien à voir avec une quelconque hiérarchisation esthétique ou encore ne permettrait à une forme contemporaine de se prévaloir d'une quelconque supériorité.

C'est à l'inverse qu'il faut regarder. La culture orale méprise le livre qui méprise le journal qui méprise la radio qui méprise le cinéma qui méprise la télévision qui méprise le jeu vidéo...

Avez-vous une définition de ce qu'on appelle « la culture jeune » ? Peut-on identifier ses traits permanents et le rôle qu'elle joue dans la vie des jeunes ?

Chaque nouvelle génération vit avec passion le moment unique de son entrée collective dans le monde. C'est en son sein, parmi ses pairs, qu'elle va trouver les mots et les musiques qui vont exprimer cette expérience initiatique. Et fondatrice, car elle devient la référence éternelle à laquelle elle comparera tout ce qui suivra, notamment les partis-pris de la génération suivante...

Certains intellectuels dénoncent l'impérialisme de la culture jeune, qui tend à devenir la culture des adultes qui veulent « rester jeunes » : partagez-vous cette analyse ou bien considérez-vous, à l'inverse, que la culture jeune demeure insuffisamment reconnue par le monde des adultes ?

Je crois qu'il est en train de se former un nouveau courant central de la maturité entre 30 et 60 ans qui est son propre centre de gravité et qui refuse tout autant la vieillesse mortifère que la jeunesse métissée. Ce courant adulte n'est cependant pas inerte et se modernise à son rythme.

S'il existe une identité de la jeunesse, s'agit-il avant tout de l'identité d'un âge de la vie ou bien d'une identité générationnelle ? Quelle est selon vous la caractéristique la plus déterminante : l'adolescence éternelle ou la différence de la nouvelle génération par rapport à celles qui l'ont précédée ? Comment caractérisez-vous la jeunesse comme âge de la vie et comme génération ?

Le terme génération définit un ensemble de personnes nées dans l'intervalle de temps qui sépare deux degrés de filiation, c'est-à-dire la différence d'âge qui sépare les parents de leurs enfants. Cet intervalle moyen est de 20 à 30 ans, soit pour simplifier de 25 ans. La nouvelle génération est la dernière en date, elle est composée des personnes âgées de moins de 25 ans, il s'agit donc, en 2004, des individus nés de 1979 jusqu'en 2004. La génération qui la précède rassemblera les individus nés entre 1953 et 1978.

L'année prochaine, la nouvelle génération glissera d'un an et définira la classe d'âge 1980-2005 et la génération précédente la classe d'âge 1954-1979. Il est toujours utile de rappeler ce décalage annuel, car on a tendance à figer l'image que nous avons des générations passées et par conséquent à en vieillir dans notre représentation l'univers de référence. La génération passée aujourd'hui ce n'est pas Tino Rossi, c'est Mick Jagger. La génération actuelle ce n'est pas Ophélie Winter, c'est Diam's.

A la catégorisation par la chronologie se superpose une catégorisation par l'expérience commune. C'est la théorie de la cohorte qui fonde l'identité d'une classe d'âge sur les événements marquants vécus par celle-ci entre l'âge de 17 et 21 ans.

L'Algérie, le Vietnam, Mai 68 ont constitué les points de repère de générations passées, plus près de nous mai 81, « Touche pas à mon pote », les Restos du Cœur, le SIDA. Aujourd'hui, l'Intifada, Le Pen au second tour de l'élection présidentielle ou le mouvement contre la guerre américaine en Irak.

Autant la génération chronologique glisse d'une année par an, autant la cohorte, si elle vieillit, n'en demeure pas moins durablement définie par son expérience. La Bourse ne connut pas d'ascension spéculative de l'ampleur de celle qui sera suivie par la crise de 1929 jusqu'aux années 90, c'est-à-dire au moment exact de la quasi-disparition de la cohorte marquée par le crash née entre 1908 et 1912.

C'est donc autour de ces deux lectures chronologiques et événementielles que se définit une génération.

La population âgée de 0 à 25 ans ne forme pas un tout homogène. On peut y distinguer grossièrement une phase d'enfance qui s'achève entre 7 et 10 ans et qui se caractérise par l'acceptation du monde par le mimétisme à l'égard de ses parents d'abord et du groupe de référence ensuite ; puis une phase de préadolescence débute entre 7 et 13 ans qui se traduit par un tropisme vers les proches aînés sans pour autant en partager les métamorphoses.

Survient ensuite l'adolescence avec l'émergence des facultés sexuelles et la crise qui en résulte. La période entre 15 et 19 ans est à cet égard critique, car l'individu affirme par tous ses choix sa souveraineté personnelle et son autonomie psychologique nouvelle.

C'est le début de l'existence au sens d'une aventure solitaire parmi les autres. Avec la vingtième année et jusqu'à la vingt-cinquième, même si une phase de post-adolescence en milieu familial devient fréquente, cette éruption adolescente rencontre le monde et ses contraintes. Il en ressortira ce que nous sommes chacun aujourd'hui.

La modernité a fait de la jeunesse « la classe d'âge de référence ». Ne craignez-vous pas qu'en valorisant à l'excès la jeunesse en tant que force de changement – et en définissant l'âge adulte par la résistance au changement –, on risque de flatter la tendance des jeunes à penser qu'ils n'ont rien à attendre ni à apprendre des adultes, et précipiter ainsi « la crise de la transmission » à l'École ou dans la famille ?

Le traitement par le mépris et la censure que subit Skyrock, première radio de France de la nouvelle génération, n'est pas encourageant. Skyrock n'est pas autorisée à émettre à Strasbourg, Valenciennes, Nîmes, Bayonne, Mulhouse, Arras, Belfort pour n'en citer que quelques-unes. On ne peut pas parler d'égalité à de jeunes citoyens auxquels on refuse leur radio préférée, on ne peut pas parler d'intégration à de jeunes citoyens à qui on interdit d'entrer en discothèque ou qu'on refuse systématiquement d'employer. Ce que nous avons intégré, ce ne sont pas les gens, mais la discrimination elle-même. À tel point qu'on ne s'en rend pas compte tant que l'on n'y est pas directement confronté.

Les minables manœuvres d'arrière-garde contre l'actuelle génération montante resteront comme un déshonneur collectif. À quoi s'intègre-t-on ? À ce qu'on admire, à ce à quoi on sera fier de participer. Voilà ce qui doit être transmis, cette fierté là d'un destin collectif qui s'est fondé sur une reconnaissance du droit des personnes et de leur coexistence dans l'intérêt général. C'est ce credo républicain qu'il faut transmettre. Comment le transmet-on ? En le mettant en pratique.

Entretien publié dans la revue "Comprendre" en 2004